Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit dun étudiant de Rennes un mémoire consacré à son uvre. Cet étudiant, cest Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son uvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour linitier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je mexplique tout par elle », confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître. En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « meurtre du père par lequel, peut-être (?) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail. » Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme », selon les termes dans lesquels sinstitue léchange, cette suite dune centaine de courriers étalés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés. Ponge, étant sorti de lisolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son uvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints destime et dadmiration, sont donc également stratégiques, dautant plus quils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de luvre de Ponge. Ces lettres, qui relatent entre autres lintroduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception dun numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre quelles éclairent la réception dune uvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins !) que celui dArtaud ou de Bataille à la mutation en cours », elles témoignent de leffervescence intellectuelle et politique de laprès-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs lun, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, lautre, porteur des idées du mouvement étudiant après le virage maoïste de Tel Quel en 1972. Spectacle dune transmission ambiguë au-delà dun fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de luvre de Christian Prigent « Malaise dans ladmiration », tel est le titre dun article quil a consacré à son aîné en 2014. Signe dune « relation enragée », pour reprendre lexpression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.
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