Affiche de Les Souvenirs de M. Auguste Bedloe Livre | 2016 | Edgar Allan Poe

Les Souvenirs de M. Auguste Bedloe

Éditions enrichies : -Introduction et conclusion -Biographie détaillée et bibliographie de l'auteur -Contexte historique -Notes Extrait Les Souvenirs de M. Auguste Bedloe : Vers la fin de l’année 1827, pendant que je demeurais près de Charlottesville, dans la Virginie, je fis par hasard la connaissance de M. Auguste Bedloe. Ce jeune gentleman était remarquable à tous égards et excitait en moi une curiosité et un intérêt profonds. Je jugeai impossible de me rendre compte de son être tant physique que moral. Je ne pus obtenir sur sa famille aucun renseignement positif. D’où venait-il ? je ne le sus jamais bien. Même relativement à son âge, quoique je l’aie appelé un jeune gentleman, il y avait quelque chose qui m’intriguait au suprême degré. Certainement il semblait jeune, et même il affectait de parler de sa jeunesse ; cependant, il y avait des moments où je n’aurais guère hésité à le supposer âgé d’une centaine d’années. Mais c’était surtout son extérieur qui avait un aspect tout à fait particulier. Il était singulièrement grand et mince ; — se voûtant beaucoup ; ― les membres excessivement longs et émaciés ; — le front large et bas ; — une complexion absolument exsangue ; — sa bouche, large et flexible, et ses dents, quoique saines, plus irrégulières que je n’en vis jamais dans aucune bouche humaine. L’expression de son sourire, toutefois, n’était nullement désagréable, comme on pourrait le supposer ; mais elle n’avait aucune espèce de nuance. C’était une profonde mélancolie, une tristesse sans phases et sans intermittences. Ses yeux étaient d’une largeur anormale et ronds comme ceux d’un chat. Les pupilles elles-mêmes subissaient une contraction et une dilatation proportionnelles à l’accroissement et à la diminution de la lumière, exactement comme on l’a observé dans les races félines. Dans les moments d’excitation, les prunelles devenaient brillantes à un degré presque inconcevable et semblaient émettre des rayons lumineux d’un éclat non réfléchi, mais intérieur, comme fait un flambeau ou le soleil ; toutefois, dans leur condition habituelle, elles étaient tellement ternes, inertes et nuageuses, qu’elles faisaient penser aux yeux d’un corps enterré depuis longtemps. Ces particularités personnelles semblaient lui causer beaucoup d’ennui, et il y faisait continuellement allusion dans un style semi-explicatif, semi-justificatif, qui, la première fois que je l’entendis, m’impressionna très-péniblement. Toutefois, je m’y accoutumai bientôt, et mon déplaisir se dissipa. Il semblait avoir l’intention d’insinuer, plutôt que d’affirmer positivement, que physiquement il n’avait pas toujours été ce qu’il était ; qu’une longue série d’attaques névralgiques l’avait réduit d’une condition de beauté personnelle non commune à celle que je voyais. Depuis plusieurs années, il recevait les soins d’un médecin nommé Templeton, ― un vieux gentleman âgé de soixante et dix ans, peut-être, ― qu’il avait pour la première fois rencontré à Saratoga, et des soins duquel il tira dans ce temps, ou crut tirer un grand secours. Le résultat fut que Bedloe, qui était riche, fit un arrangement avec le docteur Templeton, par lequel ce dernier, en échange d’une généreuse rémunération annuelle, consentit à consacrer exclusivement son temps et son expérience médicale à soulager le malade.