LE COMTE. Oui ; on prétend que Jésus a dit quon brûlera ceux qui appellent leur frère Raca, comme vos théologiens font tous les jours. Il dit quil est venu pour accomplir la loi de Moïse, que vous avez en horreur. Il demande avec quoi on salera si le sel sévanouit. Il dit que bienheureux sont les pauvres desprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Je sais encore quon lui fait dire quil faut que le blé pourrisse et meure en terre pour germer ; que le royaume des cieux est un grain de moutarde ; que cest de largent mis à usure ; quil ne faut pas donner à dîner à ses parents quand ils sont riches. Peut-être ces expressions avaient-elles un sens respectable dans la langue où lon dit quelles furent prononcées ; jadopte tout ce qui peut inspirer la vertu : mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez dun autre passage que voici :« Cest Dieu qui ma formé ; Dieu est partout et dans moi : Oserais-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par dinfâmes désirs ? « Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : Ô mon maître ! ô mon père ! tu as voulu que je souffrisse, jai souffert avec résignation ; tu as voulu que je fusse pauvre, jai embrassé la pauvreté ; tu mas mis dans la bassesse, et je nai point voulu la grandeur ; tu veux que je meure, je tadore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de my avoir admis pour me faire contempler lordre admirable avec lequel tu régis lunivers. » LABBÉ. Cela est admirable ; dans quel père de lÉglise avez-vous trouvé ce morceau divin ? est-ce dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille ? LE COMTE. Non ; ce sont les paroles dun esclave païen, nommé Épictète ; et lempereur Marc-Aurèle na jamais pensé autrement que cet esclave.LABBÉ. Je me souviens, en effet, davoir lu, dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des auteurs païens, qui me firent une grande impression ; je vous avouerai même que les lois de Zaleucus, de Charondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastre, les maximes de Pythagore, me parurent dictées par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes dune lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus dharmonie à Virgile, plus déloquence à Cicéron, et plus de sagacité à Archimède, quà leurs contemporains. Jétais frappé de ces grandes leçons de vertu que lantiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là ne connaissaient pas la théologie ; ils ne savaient pas quelle est la différence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on ne peut résister et la grâce suffisante qui ne suffit pas ; ils ignoraient que Dieu était mort, et quayant été crucifié pour tous, il navait pourtant été crucifié que pour quelques-uns. Ah ! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, les Caton, les Épictète, les Antonin, avaient su que « le Père a engendré le Fils, et quil ne la pas fait ; que lEsprit na été ni engendré ni fait, mais quil procède par spiration tantôt du Père et tantôt du Fils ; que le Fils a tout ce qui appartient au Père, mais quil na pas la paternité ; » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avaient pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force ; enfin, sils avaient été théologiens, quels avantages nauraient-ils pas procurés aux hommes ! La consubstantialité surtout, monsieur le comte, la transsubstantiation, sont de si belles choses ! Plût au ciel que Scipion, Cicéron et Marc-Aurèle, eussent approfondi ces vérités ! ils auraient pu être grands-vicaires de monseigneur larchevêque, ou syndics de la Sorbonne.
Du même auteur
Alzire ou Les Americains2018
Le Comte de La Touraille [...] (1720-1794) - Sa correspondance avec Voltaire : Généalogie de La Famille Larcher2011
Candide and Philosophical Letters1992
Lettres anglaises
Voltaire et les Droits de l'Homme2004
Réponse à l'Épître du diable2013
Relation de la mort du chevalier de La Barre2013
Les contes, tome 21982
Histoire des voyages de Scarmentado et autres contes2003
Le Baron d'Otrante2014
Oeuvres complètes, tome 17 : Dictionnaire philosophique 12013
Candide et sa suite
Dis-nous ce que tu as aimé, on te recommande la suite.S'inscrire gratuitement