Affiche de Dialogues philosophiques Livre | 2019 | Voltaire

Dialogues philosophiques

LE COMTE. — Oui ; on prétend que Jésus a dit qu’on brûlera ceux qui appellent leur frère Raca, comme vos théologiens font tous les jours. Il dit qu’il est venu pour accomplir la loi de Moïse, que vous avez en horreur. Il demande avec quoi on salera si le sel s’évanouit. Il dit que bienheureux sont les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Je sais encore qu’on lui fait dire qu’il faut que le blé pourrisse et meure en terre pour germer ; que le royaume des cieux est un grain de moutarde ; que c’est de l’argent mis à usure ; qu’il ne faut pas donner à dîner à ses parents quand ils sont riches. Peut-être ces expressions avaient-elles un sens respectable dans la langue où l’on dit qu’elles furent prononcées ; j’adopte tout ce qui peut inspirer la vertu : mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez d’un autre passage que voici :« C’est Dieu qui m’a formé ; Dieu est partout et dans moi : Oserais-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par d’infâmes désirs ? « Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : Ô mon maître ! ô mon père ! tu as voulu que je souffrisse, j’ai souffert avec résignation ; tu as voulu que je fusse pauvre, j’ai embrassé la pauvreté ; tu m’as mis dans la bassesse, et je n’ai point voulu la grandeur ; tu veux que je meure, je t’adore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de m’y avoir admis pour me faire contempler l’ordre admirable avec lequel tu régis l’univers. » L’ABBÉ. — Cela est admirable ; dans quel père de l’Église avez-vous trouvé ce morceau divin ? est-ce dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille ? LE COMTE. — Non ; ce sont les paroles d’un esclave païen, nommé Épictète ; et l’empereur Marc-Aurèle n’a jamais pensé autrement que cet esclave.L’ABBÉ. — Je me souviens, en effet, d’avoir lu, dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des auteurs païens, qui me firent une grande impression ; je vous avouerai même que les lois de Zaleucus, de Charondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastre, les maximes de Pythagore, me parurent dictées par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes d’une lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus d’harmonie à Virgile, plus d’éloquence à Cicéron, et plus de sagacité à Archimède, qu’à leurs contemporains. J’étais frappé de ces grandes leçons de vertu que l’antiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là ne connaissaient pas la théologie ; ils ne savaient pas quelle est la différence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on ne peut résister et la grâce suffisante qui ne suffit pas ; ils ignoraient que Dieu était mort, et qu’ayant été crucifié pour tous, il n’avait pourtant été crucifié que pour quelques-uns. Ah ! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, les Caton, les Épictète, les Antonin, avaient su que « le Père a engendré le Fils, et qu’il ne l’a pas fait ; que l’Esprit n’a été ni engendré ni fait, mais qu’il procède par spiration tantôt du Père et tantôt du Fils ; que le Fils a tout ce qui appartient au Père, mais qu’il n’a pas la paternité ; » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avaient pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force ; enfin, s’ils avaient été théologiens, quels avantages n’auraient-ils pas procurés aux hommes ! La consubstantialité surtout, monsieur le comte, la transsubstantiation, sont de si belles choses ! Plût au ciel que Scipion, Cicéron et Marc-Aurèle, eussent approfondi ces vérités ! ils auraient pu être grands-vicaires de monseigneur l’archevêque, ou syndics de la Sorbonne.