Affiche de Souvenir (1882) Livre | 2018 | Guy de Maupassant

Souvenir (1882)

1882. Une autre nouvelle de ce même titre a paru en 1884. ? Depuis la veille, on n?avait rien mangé. Tout le jour, nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, les officiers mêlés aux soldats, et tous abrutis de fatigue.Quelques sentinelles, couchées dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnée qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait d?heure en heure, afin de ne les point laisser s?engourdir.Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant à leur voisin quelques mots de temps en temps.Depuis trois mois, comme une mer débordée, l?invasion entrait partout. C?étaient de grands flots d?hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d?eux une écume de maraudeurs.Quant à nous, réduits à deux cents francs tireurs, de huit cents que nous étions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourés d?ennemis, cernés, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville, où nous espérions encore trouver le général C? Si nous ne parvenions dans la nuit à faire les douze lieues qui nous séparaient de la ville ; ou bien si la division française était éloignée, plus d?espoir !On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens.À cinq heures il faisait nuit ; cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelé, qui s?épaississait toujours sous l?innombrable foule et l?incessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal.À six heures le détachement se remit en route.Quatre hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pêle-mêle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. À quatre cents mètres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux.La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des