Affiche de Le journalisme sans peine Livre | 1999 | Patrick Rambaud

Le journalisme sans peine

Dans Libération du 28/01/1998 : A la treizième leçon de leur Journalisme sans peine, Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud citent le 1984 de George Orwell, qui définit la fonction de ce qu'il nommait la « novlangue »: « Elle était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait directement à atteindre ce but. » Guidés par cette définition, Burnier et Rambaud administrent vingt leçons, augmentées de quelques modèles d'articles à recopier « en rajoutant les noms propres selon le sujet demandé » et d'un lexique français médiatique livrant la traduction de 1 249 clichés usuels. A la lecture de la presse la plus courante et à l'audition de la télé la plus ordinaire, ils ont donc recensé les coutumes de la médialangue, dont généralement la pauvreté n'a d'égale que l'arrogance. On sait, par exemple, que le vocabulaire d'un présentateur de JT tourne autour de 150 mots clefs destinés à ouvrir les mêmes serrures, généralement pour ne rien dire. Ainsi de la technique dite du « carpaccio ». A l'instar de la fameuse recette vénitienne (tranches de bœuf qui vire au brun sous l'effet d'un filet de citron), détournée par des restaurateurs qui l'appliquent au saumon, Burnier et Rambaud explorent le principe qui consiste à ne jamais utiliser le vocabulaire propre au sujet sur lequel on écrit. Exemple : on ne dira jamais « le ministre a retravaillé son projet », mais, en carpaccio brut, « le ministre a dû retravailler sa copie », et en carpaccio redoublé, « le ministre a dû corriger sa copie à la baisse ». A en croire le Journalisme sans peine, il y aurait plusieurs formes de carpaccio en vogue : le carpaccio martial, où il vaut mieux « tirer à boulets rouges » qu'insulter, le carpaccio à l'antique où l'ouverture 24 heures sur 24 de la boîte de Pandore (fiscale, sociale,etc.) le dispute à mille suspensions de l'épée de Damoclès, le carpaccio météorologique (« avis de tempête sur... ») et surtout le carpaccio ludique qui emprunte à la vie des stades («coup d'envoi, botter en touche, essai à transformer... »). Le carpaccio ludique est particulier : il aime à jouer avec les autres carpaccios. Ainsi, dans l'exemple cité (« une semaine avant le sprint final des européennes, les augures pour le chef de file des socialistes ne sont pas au beau fixe »), où se combinent histoire romaine, sport et météo. Bêtisier et rappel à l'ordre, le propos souffre cependant d'une légère faiblesse: ne pas avoir pris en compte que le langage journalistique, comme toutes les langues vivantes, joue sur les mots tout autant qu'il se joue d'eux. Ainsi de l'usage de certaines expressions: « incontournable » hier, ou « c'est clair » aujourd'hui, dont il est plaisant d'abuser, pour mieux s'en débarrasser.