"Aujourd'hui ce jeune homme a l'âge de mon fils et je sais qui il est. C'était un cousin mort aux Eparges au début de la guerre qui comme beaucoup de jeunes paysans avait été envoyé en première ligne après une brève période d'instruction. Presque aussitôt, un éclat d'obus lui avait arraché le ventre. Le portrait est resté au mur, mais le silence est tombé sur les générations suivantes. De cette mort personne ne pouvait faire le deuil, comme si elle ne relevait pas de l'humain, Il habitait une planète interdite, semée de cratères noirs qui le condamnaient à une solitude infinie. J. S. Cartier est de ceux qui ne supportent pas cette solitude, qui s'acharnent à en lever le secret. Sa femme Anna et lui ont arpenté ces terres maudites où l'homme s'est assassiné lui-même. Ils ont su retrouver les cicatrices du sol, les photographier, attentifs aux échos lointains d'une douleur oubliée. Et moi aujourd'hui il me semble reconnaître ces champs bizarrement alvéolés, ces trous silencieux sur les parois desquels pendent la chevelure des racines, les yeux morts des casemates. C'est le paysage que dans son cadre sombre scrutait le regard du portrait, le regard du jeune homme qui allait mourir". Pierrette Fleutiaux
Livre | 1998 | Jean Rouaud
Traces de la grande guerre, tome 2 : Les vestiges oubliés en Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace
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