Affiche de Les Victimes du Livre Livre | 1993 | Jules Vallès

Les Victimes du Livre

"Pas une de nos émotions n’est franche. Joies, douleur, amours, vengeances, nos sanglots, nos rires, les passions, les crimes ; tout est copié, tout ! Le Livre est là. L’encre surnage sur cette mer de sang et de larmes ! Cela est souvent gai, quelquefois triste. Mais à travers les débris, les fleurs, les vies ratées, les morts voulues, le Livre, toujours le Livre ! « Cherchez la femme », disait un juge. C’est le volume que je cherche, moi : le chapitre, la page, le mot Combien j’en sais dont tel passage lu un matin a dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l’existence ! Une pensée traduite du chinois ou du grec, prise à Sénèque ou à saint Grégoire, a décidé d’un avenir, pesé sur un caractère, entraîné une destinée. Quelquefois le traducteur s’était trompé, et la vie d’un homme pivotait sur un contresens. Souvent, presque toujours, la victime a vu de travers, choisi à faux, et le Livre la traîne après lui, vous faisant d’un poltron un crâneur, d’un bon jeune homme un mauvais garçon, d’un poitrinaire un coureur d’orgies, un buveur de sang d’un buveur de lait, une tête-pâle d’une queue rouge. Tyrannie comique de l’Imprimé ! D’où vient cela ? Je ne sais ; mais l’influence est là ! Tous la subissent, jusqu’à nous, les corrompus, qui lisons mieux sur la mise en page que sur le manuscrit, et croyons plutôt que c’est arrivé. Joignez à cette autorité de l’imprimé l’intérêt du roman. "....[ extrait du texte]