Affiche de Cromedeyre-Le-Vieil Livre | Jules Romains

Cromedeyre-Le-Vieil

Je ne sais ce qu’ont pensé de cette pièce, au fond d’eux-mêmes, les gens qui l’ont vue. Sans doute, pour la plupart, ils s’y sont peu amusés. Elle est d’un caractère certes rare au théâtre. Le ton est dur, rigoureux, l’aspect âpre et sauvage, le sujet sérieux, profond, presque religieux, et, il faut le dire aussi, d’expression un peu difficile. Au reste, plutôt poème dialogué que vrai théâtre. Un problème philosophique à la place d’une intrigue. Moi-même, esprit frivole, qui veux partout rire aux dépens d’autrui, par la peinture des ridicules humains, qui n’aime que le théâtre comique et le tiens comme le seul vrai théâtre, mes goûts littéraires y sont peu satisfaits. Je suis même de cet avis je pense surtout, il est vrai, aux poèmes de M. Jules Romains — que c’est là une littérature exceptionnelle et qui ne peut que le rester, avis qui peut être pris pour un éloge ou pour le contraire. Mais il y a dans Cromedeyre-le-Vieil une beauté, une émotion, une poésie si réelles qu’on ne peut pas ne pas les sentir, si éloigné qu’on soit de cet art, ou si peu d’habitude qu’on en ait. Lecteurs qui n’avez pas vu cette œuvre, Cromedeyre-le-Vieil n’est pas le nom d’un personnage. C’est celui d’un village, qu’on peut situer au centre de la France, en pleine nature, accroché au flanc d’une montagne. Ce village était autrefois puissant, étendu. Il dominait toute la contrée, lui imposait ses lois et ses usages. Rongé, diminué peu à peu par les empiètements de ses voisins, il s’est refermé sur lui-même, vit sur lui-même et par lui-même, farouche, hautain, égoïste, ayant ses coutumes, ses règles, jusqu’à son culte, l’orgueil de son ancienne puissance encore grandi d’être ainsi limité et concentré. La race de Cromedeyre, haïe et redoutée par les gens de la plaine et considérée par eux comme une race à part, qui ne s’est adaptée en rien aux choses du dehors, est personnifiée dans un de ses fils, le jeune Emmanuel. Cromedeyre ayant construit son église et voulant un prêtre, Emmanuel est allé à la Chartreuse voisine étudier chez les religieux. Il en revient déçu, plein de pitié. Il n’a vu là que de grands enfants, occupés de puérilités, attachés à des mystères fragiles, qui se sont devant lui sentis petits et ignorants. Les anciens de Cromedeyre, au récit qu’il leur fait de son expérience, reconnaissent une fois de plus en lui la fleur vivace de leur race. Le vieux village ne célébrera dans son église achevée qu’un culte, le culte de Cromedeyre, et Emmanuel en sera le servant. Cette race de Cromedeyre est si forte aussi, qu’elle ne produit que des mâles. Elle en périrait si elle n’usait d’un moyen pour se perpétuer. Ce moyen, elle le trouve dans la notion qu’elle a de sa force et de son caractère de race élue. Quand les jeunes gens de Cromedeyre sont arrivés à l’âge de l’amour, ils s’en vont enlever par force chacun une fiancée parmi les jeunes filles des villages de la plaine. Les familles ainsi dépouillées usent à leur tour de violence et de menace pour reprendre leurs enfants. Mais tels sont le charme et la puissance de Cromedeyre que, passé le moment de la surprise et de la brutalité, chacune des jeunes filles, obéissant à cette influence mystérieuse, se sent devenir une femme de la vieille race et refuse d’elle-même de retourner à la plaine d’où on l’a ravie... Maurice Boissard, Mercure de France, 1er décembre 1920, après une représentation au Théâtre du Vieux-Colombier