Affiche de Lettres à sa mère Livre | 1998 | Charles Baudelaire

Lettres à sa mère

-Février ou mars 1861 Ah ! chère mère est-il encore temps pour que nous soyons heureux ? Je n'ose plus y croire ; - quarante ans, un conseil judiciaire, des dettes énormes, et enfin, pire que tout, la volonté perdue, gâtée ! Qui sait si l'esprit lui même n'est pas altéré ? Je n'en sais rien je ne peux plus le savoir, puisque j'ai perdu même la faculté de l'effort. Avant tout, je veux te dire une chose que je ne te dis pas assez souvent, et que tu ignores sans doutes, surtout si tu me juges par les apparences, c'est que ma tendresse pour toi va augmentant sans cesse. C'est une honte d'avouer que cette tendresse ne me donne même pas la force de me relever. Je contemple les anciennes années, les horribles années, je passe mon temps à réfléchir sur la brièveté de la vie ; rien de plus ; et ma volonté va toujours se rouillant. Si jamais homme a connu, jeune, le spleen et l'hypocondrie, certes, c'est moi. Et cependant, j'ai envie de vivre, et je voudrais connaitre un peu la sécurité, la gloire, le contentement de moi-même. -