Avec ce recueil de nouvelles et de textes divers entièrement inédits nous remontons aux sources de la Recherche du temps perdu. Dans les années où il ébauche le roman qui deviendra Jean Santeuil, Proust, âgé dune vingtaine dannées, compose de courts textes de fiction, qui sont autant desquisses où lon peut déjà entrevoir les personnages, les situations, les réflexions qui jalonneront la carrière mondaine, la vie affective et lévolution spirituelle du Narrateur depuis son enfance dans Du côté de chez Swann jusquà lillumination du Temps retrouvé. Cet ensemble paraît en 1896 avec une préface dAnatole France. Il a pour titre Les Plaisirs et les Jours. Sil est salué par quelques critiques amicales, son importance littéraire nest guère perçue avant le début des années 1920, cest-à-dire après la mort de lauteur, dont on ne peut plus méconnaître le génie. Mais il retombe dans loubli jusquau début des années cinquante, lorsque Bernard de Fallois, avec Jean Santeuil (1952) et Contre Sainte-Beuve (1954) jusqualors inédits, met en pleine lumière la genèse de luvre proustienne. Cest alors que Bernard de Fallois, « le proustien capital » selon lheureuse expression de Mme Nathalie Mauriac, découvre, en rassemblant des manuscrits dispersés, un ensemble de neuf nouvelles initialement destinées à figurer dans Les Plaisirs et les Jours, et dont aucune navait jamais été publiée, pas même en revue. Il en fit une analyse approfondie dans un chapitre de sa thèse de doctorat, chapitre qui a été tout récemment publié (Proust avant Proust). Ces textes portent la marque dun travail approfondi : corrections, variantes, repentirs, changements de noms, par exemple. La plupart de ces courts récits obéissent aux lois du genre : mise en scène dune situation, péripéties, chute finale. Dans quelques cas il sagit dune libre méditation esthétique et philosophique («Après la 8e Symphonie de Beethoven»). On y voit le jeune écrivain multiplier les expérimentations narratives suggérées parfois par ses lectures mais déjà résolument engagé dans le processus de création qui annonce par bien des signes luvre future. Une question se pose demblée: pourquoi Proust a-t-il écarté des Plaisirs ces textes qui étaient mentionnés dans le sommaire initial intitulé «Le Château de Réveillon» et en a-t-il laissé quelques-uns dans un état de relatif inachèvement? Il faut évidemment peser la réponse avec la plus grande circonspection. Sans doute considérait-il quen raison de leur audace ils auraient pu heurter un milieu social où prévalait une forte morale traditionnelle. Sans recourir à lérudition biographique, cette interprétation nest certainement pas arbitraire si lon songe au rigorisme des «gens de Combray», tel quil est évoqué dans la première partie de Du côté de chez Swann, par exemple. En effet le thème dominant de ces uvres, cest lanalyse de «lamour physique si injustement décrié» (Swann) en des termes qui annoncent et préfigurent Sodome et Gomorrhe, soit directement soit par voie de transposition. Cest donc en partie, sous le voile dune fiction transparente, un « Journal intime » de lécrivain. La prise de conscience de lhomosexualité y est vécue sur le mode exclusivement tragique, comme une malédiction. On ny trouvera aucune de ces notations comiques, introduites ici ou là tout au long de la Recherche, et qui confèrent à luvre toutes les couleurs de la vie, même au sein des drames les plus sombres. Mais Proust est déjà là avec sa parfaite maîtrise de lexpression. Linfluence stylistique des contemporains, dAnatole France à Henri de Régnier, de Paul Hervieu à Robert de Montesquiou, y est sensible. Tout comme celle des modes de lépoque mais la phrase porte déjà la marque du classicisme. Certes, on ne rencontre guère léblouissante pyrotechnie verbale où lart de la métaphore filée, tour à tour ironique et poétique, souvent déconcertante dans son apparente fantaisie et toujours rigoureuse et suggestive, ne cesse de nous enchanter. Ces pages inédites nont pas la perfection de la Recherche mais précisément elles nous aident à la mieux comprendre en nous révélant ce que fut son début. (Autre hypothèse: Proust aurait écarté ces textes parce quils déséquilibraient Les Plaisirs et les Jours. Cest possible mais rien ne vient étayer cette interprétation.) Le volume est complété par un ensemble de documents présentés par Luc Fraisse sur les sources de la Recherche: notes de lectures, analyses douvrages philosophiques, ébauches préparatoires de passages devenus célèbres (comme le début si souvent cité : « Longtemps je me suis couché de bonne heure »), brèves notations sur les modèles masculins de Gilberte, première esquisse de la rencontre entre Charlus et Morel, ou bien encore ce «divertissement» en alexandrins intitulé « À lombre des jeunes gens en fleurs ». On se souvient que le jeune Narrateur, dans s
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