Affiche de Pierre Bonnard: Le feu des solitudes charnelles Livre | 2024 | Yannick Haenel

Pierre Bonnard: Le feu des solitudes charnelles

« C’était le printemps et je regardais des Bonnard. Je contemplais ses nus chaque jour sur des catalogues, des monographies, des cartes postales ; j’allais chercher sur Internet d’autres nus — des nus que je ne connaissais pas — pour les imprimer et les avoir avec moi. » Le récit de Yannick Haenel est d’abord celui d’une fascination qui se fixe en obsession. Profondément requis par les innombrables nus peints par Pierre Bonnard, s’immergeant quotidiennement dans leurs couleurs, contemplant, comparant, recherchant d’un œil altéré la vibration salutaire de leurs tons chatoyants, il « perfectionn[e] [sa] soif ». De cette rencontre se libère l’écriture : circulant de tableau en tableau parmi la multiplication entêtante des corps qui étincellent, Yannick Haenel restitue l’intensité de sa passion avec une générosité égale à celle du peintre : « Nu au bain, Nu devant un miroir, La Toilette, La Salle de bains, Grand nu jaune, Nu rose, Nu devant la glace, Femme à sa toilette, Nu au radiateur, Après le bain, Petit nu bras levés dans un paysage, Femme se déshabillant, Nu au gant bleu, Nu devant la cheminée, Nu rose tête ombrée : je me récitais ces titres comme les vers d’un poème qui me promettait son érotisme clair, sa limpidité classique. » Mais de ce bain d’où émerge Marthe, de ce miroitement affolant s’élaborent des pensées qui cherchent à en mieux comprendre la sollicitation, à embrasser le « feu » maintenu dans chaque tableau pour en rejoindre la source. Interrogeant cette emprise, cherchant à situer le lieu du désir dans ces bouquets de couleurs, à en identifier la puissance, celle-ci se découvre non comme l’appétit d’un « œil en rut », comme l’affirmais Gauguin, mais comme la « provision d’étincelles » qui comble en nous « une soif de lumière ». Chez Bonnard, nulle appropriation du modèle pour en faire le jouet de l’éros mais, au contraire, ce don ultime qui est celui de l’amour. Et lorsque l’écriture suit cette courbe flamboyante encore trempée de mille nuances, chargée des lueurs qu’engendre un regard affectueux au cœur des métamorphoses, alors le geste du peintre se poursuit et le récit devient peu à peu celui de la peinture elle-même : « Les instants ont trouvé leurs couleurs, et notre regard, en prenant la suite de Bonnard, les rafraîchit. Nous continuons la peinture en écrivant sur elle. »